Crise énergétique : un choc pétrolier comparable aux années 70 pour la filière du TRM ?
La question s'impose d'emblée. La flambée des prix du pétrole, alimentée par le conflit au Moyen-Orient, bouscule l'ensemble des filières économiques, et le transport routier de marchandise en premier lieu. Pour Anne-Sophie Alsif, chef économiste chez BDO France, la comparaison avec les grands chocs pétroliers des décennies passées est à la fois pertinente et relative « La rapidité de la hausse a été très forte, très subie. Et on ne revient pas à un niveau d'avant crise. » indique-t-elle ainsi.
Deux facteurs alimentent l'analogie : la vitesse de la hausse et sa durée dans le temps. Ce conflit, d'abord anticipé comme localisé et court, s'est inscrit dans la durée, avec un risque d'extension géographique qui maintient les marchés sous pression. Si fin 2025, le baril s'échangeait encore autour de 65 à 70 dollars la trajectoire depuis a été nettement ascendante.
Toutefois, l'économiste tempère : l'inflation reste contenue autour de 2 %, dans la cible de la Banque Centrale Européenne. La croissance américaine, soutenue notamment par les 400 milliards de dollars d'investissements en intelligence artificielle prévus d'ici 2030, et la résistance relative des économies asiatiques éloignent pour l'heure le spectre de récession.
Gazole : un prix durablement élevé ?
Sur la question de la trajectoire des prix, l'économiste est sans équivoque : un retour rapide aux 65 dollars le baril est peu probable. La volatilité reste forte, indexée sur les déclarations de la présidence américaine, mais le plancher s'est structurellement relevé. « On va peut-être rester sur le long terme à un niveau proche ou supérieur à 100 dollars le baril. Il va falloir faire avec. » explique Anne-Sophie Alsif.
L'élément géopolitique central reste le détroit d'Ormuz. Son éventuelle fermeture, ou simplement une fluidité dégradée, entraînerait des conséquences immédiates sur les approvisionnements asiatiques, et donc sur la croissance mondiale. Un risque que les économistes surveillent de très près.
Les transporteurs en première ligne : « 25 000 € de surcoût par mois »
Guillaume Jacquemart, président des Transports IDELOT et administrateur de l'OTRE, met des chiffres concrets sur la crise. Depuis fin février, le prix du gazole à la pompe a augmenté de 60 à 65 centimes d'euros hors taxe. Pour une flotte d'une vingtaine de poids lourds comme la sienne, basée dans l'Oise et spécialisée dans les travaux publics, cela représente environ 25 000 euros d'augmentation sur un seul mois.« Ça fait 5 ans qu'on vit en permacrise. Les trésoreries et les marges sont érodées depuis maintenant plus de 5 ans. » indique le chef d’entreprise.
L'urgence, pour le secteur, est à la fois de trésorerie et de répercussion tarifaire. Du côté des chargeurs, la réponse est mitigée : certains clients, notamment dans le BTP, sont eux-mêmes coincés par des contrats signés il y a plusieurs années à des prix fixes. La chaîne de valeur absorbe le choc sans pouvoir le transférer vers l'aval.
Transport routier de marchandise : des aides jugées insuffisantes
Face à l'urgence, l'État a annoncé plusieurs dispositifs : une aide forfaitaire de 500 euros par tracteur (dégressif selon le type de véhicule), un prêt carburant via la BPI, et un plan d'électrification de la flotte. Mais Guillaume Jacquemart est clair : ces mesures ne sont ni suffisantes, ni assez rapides. Trois semaines après les annonces, rien n'était encore en place.
Le prêt BPI, en particulier, cristallise les critiques : proposé à un taux jugé élevé, il contraint certaines entreprises à le souscrire « couteau sous la gorge », au risque d'aggraver une situation financière déjà fragilisée. La demande prioritaire reste simple : débloquer les aides, vite.
La filière du véhicule industriel également à l'épreuve
On l'oublie souvent : la crise ne frappe pas seulement les transporteurs, mais l'ensemble de la chaîne de valeur du véhicule industriel.
Philippe Sandrin, président de TIB et membre de la FFC Équipements et Véhicules, en apporte la démonstration depuis la Normandie. Carrossier constructeur spécialisé dans les ambulances et véhicules spéciaux, il a connu une année 2025 déjà difficile, avec une chute de 30 % des immatriculations de véhicules utilitaires, avant de se retrouver confronté à une hausse brutale des matières premières. « On parle de hausses de 15 à 30 % sur les matières premières. Les panneaux sandwich, l'aluminium, les tôles, les poutrelles : tout a progressé d'une manière anormale. » indique Philippe Sandrin.
Face à cette situation, il opte pour une stratégie de pré-achats : anticiper six mois de consommation de matières premières pour se prémunir à la fois des ruptures et des hausses supplémentaires. Une décision qui suppose une trésorerie solide. Un luxe que beaucoup n'ont plus.
Véhicule industriel : quand la guerre des prix fragilise les marges
Le paradoxe est cruel : dans un contexte de pression concurrentielle intense, les carrossiers ne peuvent pas répercuter les hausses sur leurs prix de vente sans perdre leurs marchés. Pire, sur les appels d'offres publics, le prix reprend du terrain au détriment des critères écologiques et qualitatifs. Une régression inquiétante pour le chef d’entreprise qui indique avoir vu réapparaître des appels d'offres où le prix représente 70 % de la notation. Je n'avais pas vu ça depuis 15 ans.
Mix énergétique : la transition, seule issue durable ?
L'ensemble des intervenants s'accorde de ce premier webinar organisé par SOLUTRANS + s’accorde sur un point : il n'existe pas de solution miracle à court terme. La vraie réponse est structurelle et passe par une diversification du mix énergétique. La France dispose d'un atout comparatif réel, son énergie décarbonée grâce au nucléaire, qu'elle doit pleinement mobiliser. Pour Anne-Sophie Alsif de BDO France « En économie, le mot maître c'est la diversification. Et c'est le moment d'utiliser nos avantages comparatifs. »
Ainsi, si l'électrique est une piste sérieuse pour les poids lourds, elle n’est pour autant pas la seule solution envisageable et envisagé. L'hydrogène, dans lequel la Chine investit massivement, reste également à surveiller. Ce qui est certain, selon Philippe Sandrin : investir dans la baisse de consommation d'énergie (via des panneaux solaires en toiture, flottes électriques…) n'est plus une option mais une nécessité : « On n'a pas le choix. Il faut prendre le pas du châssis électrique, parce que c'est l'électrique qui prévaut sur le pétrole. ».
SOLUTRANS+ : un outil collaboratif pour traverser la crise ensemble
Ce webinaire était également l'occasion de présenter SOLUTRANS+, la nouvelle application dédiée à la filière du véhicule industriel et urbain, attendue pour le 1er juin prochain. Patrick Cholton, président du salon SOLUTRANS, en a détaillé la philosophie : un outil gratuit, conçu non pas comme un canal d'information passif, mais comme un véritable hub collaboratif pour l'ensemble des acteurs de la filière.« Du chauffeur au patron d'entreprise, cette application doit devenir l'outil de référence de la filière. »
Au menu : cours des matières premières en temps réel (aluminium, acier, cuivre, caoutchouc), devises, réglementation dès sa publication à Bruxelles, études sectorielles, et accès au fichier de dizaines de milliers de contacts de la fédération.
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