Dans ce nouvel épisode de SOLUTRANS OnAir, Hervé Rébillon reçoit Christophe Juhel, Business Developper de DJTAL SYSTEM. Il revient sur l’installation progressive de l’intelligence artificielle dans le quotidien des professionnels du transport routier. Il évoque également les opportunités offertes par ces nouvelles technologies, tout en soulignant les enjeux cruciaux liés à la confidentialité des données.
Publié le 21 août 2025 à 8:56 | Modifié le 02 avril 2026 à 10:10
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Hervé Rébillon : L’intelligence artificielle est de plus en plus présente dans le secteur du transport routier. Comment s’y intègre-t-elle aujourd’hui ?

 

Christophe Juhel : Nous observons déjà un certain nombre d’applications concrètes ! Dans un premier temps, l’intelligence artificielle a été utilisée en arrière-plan, notamment par les grands constructeurs, dans la conception des moteurs ou des véhicules. Désormais, la partie visible de l’iceberg émerge, avec l’essor de l’IA générative que nous utilisons tous, à travers des outils comme ChatGPT ou Perplexity. Dans le transport, elle se manifeste notamment côté conducteur et véhicule. Prenons l’exemple des caméras intelligentes : elles permettent de contextualiser une mission de conduite, de recueillir des informations sur le comportement du conducteur – sa posture, s’il mange, s’il fume, etc. – en vue de formations ciblées. On observe aussi des applications sur les systèmes d’aide à la conduite. C’est déjà courant dans l’automobile, mais ces technologies arrivent désormais dans le transport poids lourd : détection de piétons, d’obstacles, etc.

La maintenance prédictive constitue un autre levier majeur. En analysant les données, l’IA permet d’anticiper une défaillance pour éviter l’immobilisation d’un véhicule. Enfin, dans les domaines du TMS (Transport Management System) et de la logistique, l’IA contribue à optimiser les flux. De nombreux projets sont en cours dans ce sens.

 

Hervé Rébillon : Comment l’intelligence artificielle est-elle perçue par les entreprises de transport ?

 

Christophe Juhel : Il y a deux grandes tendances. D’un côté, un intérêt croissant : les entreprises prennent conscience qu’elles disposent de nombreux outils qui ne communiquent pas entre eux. Résultat : leurs opérateurs doivent jongler entre plusieurs écrans, ce qui complique leur quotidien.
Elles identifient aussi une part importante de tâches répétitives et chronophages, sans réelle valeur ajoutée. Par exemple, lorsqu’un exploitant consacre 30 % de son temps à la saisie, c’est du potentiel perdu. Son expertise serait bien mieux utilisée ailleurs, au bénéfice de l’entreprise comme du client.

D’un autre côté, il subsiste une certaine prudence. Les technologies sont encore jeunes, parfois peu matures malgré leur forte médiatisation. Et le contexte économique est tendu pour le transport routier depuis l’an dernier. Nous sommes plus dans une phase de découverte que dans une logique d’investissement massif.

 

Hervé Rébillon : L’intelligence artificielle doit-elle être considérée comme une alliée, une opportunité ?


Christophe Juhel : Je dirais les deux. Lorsqu’elle est bien conçue, l’IA devient une alliée précieuse. Elle permet, par exemple, à un chef d’entreprise de disposer de tableaux de bord plus fins, ou à un exploitant de se recentrer sur ses tâches à forte valeur ajoutée. En matière de maintenance, elle remplace la logique systématique – où l’on remplaçait pneus ou freins tous les deux mois – par une logique prédictive, bien plus efficace. C’est une réelle opportunité, notamment pour ce que nous appelons les "quick wins", ces gains rapides et accessibles. Mais il faut rester prudent : les questions liées à la sécurité des données et à la transformation des métiers sont majeures.

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Hervé Rébillon Parlons justement de ces évolutions. Le poste d’"agent IA" émerge de plus en plus. Comment cette notion s’intègre-t-elle dans une organisation de transport ?


Christophe Juhel : Les agents IA commencent effectivement à apparaître, mais cela suppose un saut technologique pour les fournisseurs. Ils doivent faire évoluer leurs infrastructures et leurs compétences, ce qui représente un investissement important. Un agent IA, concrètement, ne se contente pas de répondre à une question : il exécute des tâches dans un cadre précis. Par exemple, il peut intégrer automatiquement un ordre de transport dans un TMS, à partir d’un document reçu (PDF, Excel, message vocal ou écrit). Il identifie les informations nécessaires – adresse de chargement, de livraison, horaires… – et les intègre directement dans l’outil. Il peut aussi interagir avec le client. Si une information est manquante dans le document reçu, l’agent IA peut relancer automatiquement le client avec un message rédigé de manière naturelle. Cela évite à l’exploitant de perdre du temps ou, à défaut, de traiter des données incomplètes, ce qui limite l’efficacité de l’IA. Ce type d’agent fait donc gagner un temps précieux.

 

Hervé Rébillon Mais s’agit-il réellement d’un nouveau métier dans l’entreprise ?

  

Christophe Juhel : Non, ce n’est pas un poste à part entière, mais un outil complémentaire. Il est là pour automatiser les tâches à faible valeur ajoutée et recentrer les collaborateurs sur leur cœur de métier.


L’agent IA peut ainsi intervenir dans la saisie de commandes, la relation client, ou encore l’optimisation de tournées. Là où l’on utilisait autrefois des logiciels pour faire des simulations, l’IA peut désormais intégrer une commande en temps réel et l’assigner automatiquement au bon flux, en respectant toutes les contraintes : distance, horaires, règles RSE, etc. Autre exemple : l’amélioration du taux de remplissage des camions. Ces briques intelligentes sont aujourd’hui intégrables dans les TMS existants, sans avoir besoin de changer d’outil. Elles améliorent le quotidien des équipes tout en renforçant la rentabilité et la démarche de décarbonation.


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Hervé Rébillon : Et chez Digital Systems, vous intégrez progressivement l’intelligence artificielle dans vos solutions ?

 

Christophe Juhel : Tout à fait. Nous avons la chance de travailler avec des équipes issues des nouvelles générations, pour qui l’IA n’a rien de nouveau. Chez nous, l’intelligence artificielle est utilisée depuis plus de dix ans. Et aujourd’hui, nous bénéficions d’un alignement favorable : les technologies sont matures, le marché est prêt. Ce n’est pas de la magie, c’est juste le bon moment.

 

Hervé Rébillon : Parlons d’un enjeu essentiel : la sécurité des données. L’intégration de l’IA dans une entreprise de transport représente-t-elle un risque à ce niveau ?

  

Christophe Juhel : Oui, elle peut représenter un risque si certaines précautions ne sont pas prises. Utiliser une IA, c’est transmettre des données à un serveur distant. Or, les grandes puissances comme les États-Unis ou la Chine disposent de législations qui leur permettent d’exploiter librement ces données.


Autrement dit, utiliser une IA publique revient à partager ses savoir-faire, ses données confidentielles, voire celles de ses clients, avec des entités étrangères. Ces données peuvent ensuite être utilisées pour entraîner d’autres IA ou à des fins non maîtrisées. Dans le secteur du transport, les entreprises travaillent généralement sous contrat de confidentialité avec leurs clients. Il est donc essentiel de garantir une totale protection des données échangées. La meilleure manière de préserver cette intégrité consiste à utiliser des modèles d’intelligence artificielle locaux, dits « open source ». Cela signifie que ces modèles sont installés directement sur les serveurs de l’entreprise et entraînés avec les données clients, sans transfert vers des serveurs tiers.
Cependant, cette approche soulève plusieurs défis. Tout d’abord, il faut disposer des compétences nécessaires pour comprendre et maîtriser ces technologies. Ensuite, il faut avoir accès à des ressources matérielles adaptées, en particulier aux GPU – pour Graphics Processing Unit, et non Generative – qui sont indispensables pour faire fonctionner les modèles d’IA modernes. Ces processeurs sont issus à l’origine des cartes graphiques, d’où la position dominante de NVIDIA sur le marché. Mais la demande mondiale est telle que l’accès à ces composants est aujourd’hui extrêmement restreint et coûteux.


Cela crée donc des barrières d’entrée techniques et financières non négligeables. C’est pourquoi la question de la sécurité des données doit être prise très au sérieux. Elle implique également une sensibilisation en interne : les collaborateurs doivent être formés à ne pas utiliser d’IA publiques – pour générer une présentation, rédiger un résumé, etc. – dès lors que cela implique des données internes ou sensibles. Mettre en place une politique claire encadrant l’usage de l’intelligence artificielle au sein de l’entreprise, qu’il s’agisse d’outils professionnels ou de comptes personnels, est une mesure à adopter sans attendre.

 

L’intelligence artificielle sera un thème largement abordée lors du cycle de conférence de SOLUTRANS 2025 ainsi que par les nombreux exposants présents au carrefour mondial du véhicule industriel et urbain. Rendez-vous du 18 au 22 novembre 2025 à Eurexpo Lyon !