Dans cet épisode de SOLUTRANS On Air, Florence Berthelot, déléguée Générale de la FNTR, et Alexis Giret, directeur du CNR, analysent la flambée du prix du gazole et ses conséquences immédiates sur le transport routier de marchandises. Hausse record, pression sur la trésorerie des entreprises, limites des mesures gouvernementales : un éclairage croisé pour comprendre les enjeux économiques qui secouent actuellement le secteur.
Publié le 01 avril 2026 à 9:50 | Modifié le 15 avril 2026 à 8:36
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Hervé Rebillon : La flambée du prix du gazole risque de plonger le secteur du transport routier de marchandises dans une crise sans précédent, notamment en raison de ses répercussions sur les coûts d’exploitation des entreprises. La FNTR a très tôt tiré la sonnette d’alarme face à cette envolée des prix. Quelle est aujourd’hui la situation des entreprises de transport ?

 

Florence Berthelot (déléguée Générale de la FNTR) : La situation est très compliquée. Nous en sommes déjà à la troisième semaine de crise. Les mesures annoncées par le gouvernement nous paraissent largement insuffisantes pour soulager la trésorerie des entreprises. Certaines, déjà très fragiles, n’ont même plus les moyens de payer le carburant nécessaire pour assurer leurs transports.

Il y a donc une très forte inquiétude dans la profession, mais aussi une forme de colère face au manque de prise en compte des alertes que nous portons depuis plusieurs semaines.

 

 

Hervé Rebillon : Alexis Giret, en tant que directeur du CNR, vous suivez l’évolution du prix du gazole. Peut-on parler aujourd’hui d’une hausse record ?

 

Alexis Giret (Directeur du CNR) : Oui, la hausse est extrêmement forte depuis le début du mois de mars. Le CNR a d’ailleurs renforcé son suivi en passant à une analyse hebdomadaire, afin de mieux capter cette forte volatilité.

En niveau, nous avons atteint environ 1,80 € hors TVA à la cuve lors de la troisième semaine. Ce niveau a déjà été dépassé par le passé, notamment en 2022, où les prix avaient franchi les 2 euros. En revanche, ce qui est inédit aujourd’hui, c’est la rapidité de la hausse. Nous avons enregistré une augmentation de 28,1 % en deux semaines, et de 31 % en trois semaines. À titre de comparaison, lors de la crise en Ukraine, qui constituait jusqu’ici un record, la hausse n’avait été “que” de 26,8 % sur deux semaines.

Cette accélération est sans précédent et elle a un impact direct sur les entreprises.

 

 

Hervé Rebillon : Une des premières mesures prises dans ce contexte a été la communication bimensuelle du prix du gazole. Est-ce une réponse adaptée à la situation ?

 

Alexis Giret : Oui, cette mesure répond à une demande des professionnels, relayée par les fédérations. Le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a ainsi demandé au CNR de publier des indices bimensuels de manière temporaire.

L’objectif est de faciliter une facturation plus fréquente. Habituellement, les entreprises facturent sur une base mensuelle. Or, dans un contexte de forte hausse, cela crée un décalage de trésorerie important. Pouvoir facturer en milieu de mois permet de récupérer plus rapidement une partie des surcoûts. Cela reste toutefois dépendant des contraintes contractuelles propres à chaque entreprise.

 

 

Hervé Rebillon : Peut-on mesurer concrètement les répercussions de cette hausse sur les coûts d’exploitation des transporteurs ?

 

Alexis Giret : Oui, nous publions ces données en continu. Par exemple, sur les trois premières semaines de mars, la hausse de 31 % du prix du gazole à la cuve se traduit directement en surcoût pour les transporteurs.

Pour un véhicule longue distance de 44 tonnes, cela représente 7,6 % du prix de revient. Concrètement, sur la base des moyennes nationales, cela équivaut à environ 1 100 euros supplémentaires par mois et par camion. Pour un tracteur semi-remorque en régional, le surcoût est un peu inférieur, autour de 900 euros par mois. Et pour un porteur régional, on se situe autour de 500 euros.

Il s’agit uniquement du surcoût lié à la hausse récente, et non du coût total du carburant. Les transporteurs peuvent facilement adapter ces ordres de grandeur à leur propre structure de coûts.

 

 

Hervé Rebillon : La FNTR a demandé des mesures d’urgence. Le gouvernement a annoncé notamment des reports de charges sociales et fiscales. Est-ce suffisant ?

 

Florence Berthelot : Non, c’est largement insuffisant. Il s’agit uniquement de reports, pas d’aides. On évoque également des prêts via la BPI, mais on peut légitimement s’interroger sur la capacité des entreprises déjà fragilisées à s’endetter davantage.

Le gouvernement explique vouloir aider les entreprises en attendant qu’elles puissent répercuter les surcoûts sur leurs factures. Mais dans les faits, les délais de paiement font que ces hausses ne seront réellement compensées qu’au mieux en mai. Or, les entreprises ont besoin de trésorerie immédiate. Par ailleurs, nous ne comprenons pas pourquoi certains pays européens, comme l’Espagne ou l’Italie, ont mis en place des aides directes plus significatives. Cela crée une distorsion de concurrence au détriment des transporteurs français.

 

 

Hervé Rebillon : Quelles mesures seraient aujourd’hui prioritaires selon la FNTR ?

 

Florence Berthelot : Toutes les mesures permettant de soutenir rapidement la trésorerie. Par exemple, la question des encours sur les cartes pétrolières devient critique : les plafonds sont atteints, et les transporteurs ne peuvent pas fournir les garanties supplémentaires demandées. Nous avions proposé une garantie publique sur ces encours.

Nous avons également demandé des dispositifs déjà utilisés lors de précédentes crises : chômage partiel, suspension des échéances de prêts bancaires ou de crédit-bail. À ce stade, ces demandes n’ont pas été retenues. Nous demandons aussi des aides directes. Aujourd’hui, tout ce qui peut soutenir efficacement la trésorerie est nécessaire.

Enfin, il y a un enjeu de transparence sur les prix du carburant. Nous ne comprenons pas pourquoi les prix à la cuve sont parfois supérieurs à ceux pratiqués en stations professionnelles, elles-mêmes plus chères que les stations grand public. Les contrôles annoncés ne répondent pas à ces interrogations.